Citoyenneté
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En finir avec les violences conjugales

Une femme sur 10 subit des violences dans son couple. L’an passé, 121 femmes en sont mortes. Lorsque le couple a des enfants, la quasi-totalité d’entre eux en sont témoins – voient ou entendent ces violences. Alors, on fait quoi ?

Il disait « Rien ni personne ne pourra nous séparer, sauf la mort ». Ou encore : « Tant que tu restes avec moi, tout ira bien. » Et aussi : «Tu es ma femme tu m’appartiens ». Mais le plus souvent, pour « l’autre », comme elle le nomme, Nathalie était seulement « une mauvaise mère, une mauvaise femme, une pauvre fille…  ». Tout était prétexte à la tempête : la poubelle qui n’était pas sortie,  le mauvais verre pour l’apéro, le courrier qui n’avait pas été relevé, le repas préparé en trop grande quantité ou pas assez copieux… « Heureusement que je suis là, prétendait-il, parce que personne d’autre que moi ne voudrait de toi  ». De façon subtile, il avait éloigné beaucoup d’amis et de proches. En me discréditant auprès d’eux. Ou l’inverse. Au début de notre vie commune, j’étais pourtant selon lui « une femme exceptionnelle », qui méritait « une vie de rêve ». Au fil du temps, il a tissé une toile dans laquelle je me suis retrouvée piégée.  Un discours paradoxal et contradictoire qui sème le doute et la confusion. Il soufflait le chaud et le froid, oscillant entre flatteries, moqueries, humiliations, injonctions, chantages et  menaces.  Le cerveau était cadenassé. Je pensais que c’est lui qui avait raison. Je n’étais pas à la hauteur, c’est tout. Et s’il me tyrannisait, c’est que je le cherchais bien et le méritais. »
 
Aspirée de l’intérieur

Nathalie n’a jamais eu de bras fracassé. Ni d’œil au beurre noir. « On imagine souvent l’agresseur comme un pauvre type, un alcoolique qui se défoule sur sa conjointe. La victime, elle, ce serait plutôt une pauvre fille sans caractère, limite « niaise ». Ce n’est pas du tout le cas, cela concerne tout le monde et tous les milieux. Nous étions tous les deux bien insérés et installés socialement et professionnellement. Je n’ai jamais été « battue ». Ce n’est qu’ainsi que l’on imagine la violence conjugale. Les violences physiques ne se limitent pas aux coups. Durant plus de quinze ans, Nathalie endure violences verbales, violences psychologiques, harcèlement quotidien, contraintes sexuelles. Tout se passe en huis clos. Il faut paraître aux yeux des autres « impeccable », un couple idéal et parfait.  Bien sûr, il y aura des départs, des promesses de paix et des retours, quelques lunes de miel, qui ne durent jamais. Avant le retour des violences qui iront crescendo. Nathalie enchaîne des périodes dépressives, des arrêts  maladie. S’étiole. Aspirée de l’intérieur. « J’ai fini hospitalisée pour une anorexie réactionnelle. Je pesais 36 kilos. Ma seule issue était de mourir. Je me sentais inutile, même pour mes propres enfants. Je pensais que sans moi, ils vivraient mieux. Mon esprit n’était plus là. J’étais une chose inerte, un pantin. Incapable de comprendre la gravité des agissements répétés de celui que je croyais être mon pilier. »

Cet épisode sert de déclic. Nathalie rencontre à l’hôpital des soignants vigilants, qui diagnostiquent le mal derrière le mal. Elle sera prise en charge par la cellule de victimologie du centre hospitalier Guillaume-Régnier. Car le mécanisme d’emprise est aujourd’hui connu. Au moins de certains spécialistes – médecins, juristes, associatifs, psychologues – qui travaillent sur les violences depuis de nombreuses années. Des chercheurs en neurosciences ont mesuré les effets sur le cerveau, décrit les effets de « sidération », repéré les impacts traumatiques de ces agressions.  Les  agresseurs, hommes et parfois femmes  – les femmes peuvent aussi être des bourreaux, même si les hommes ont du mal à se faire entendre sur le sujet – ont été qualifiés : manipulateurs pervers narcissiques…
 
Tant de choses à dire

Aujourd’hui, Nathalie se  bat. Au plan judiciaire. Pour se faire reconnaître officiellement comme une victime. Mais la route est longue. En attendant, elle témoigne. A ouvert un groupe d’entraide (« Le poids des maux »). Jeudi 28 novembre prochain, à la maison des associations à Rennes, se tiendra la 2e édition du colloque  inversé : « Ca s’appelle violences conjugales … et après ?» dont elle a été à l’initiative. « Inversé, parce qu’il est conçu par les victimes, qui ont tant de choses à dire à tous les experts qui interviennent sur le sujet : policiers et gendarmes, travailleurs sociaux, magistrats, avocats, médecins, psychologues, soignants, associations, institutions. Le docteur Muriel  Salmona, psychiatre, a créé voilà dix ans l’association Mémoire traumatique et victimologie, pour aider les victimes de violences et former les professionnels. Elle assurera cette année encore la présidence d’honneur de ce 2e colloque inversé organisé par Le poids des maux » et la Société bretonne de psycho criminologie et psycho victimologie. »
 
Nathalie*, victime de violences conjugales, créatrice du groupe d’entraide Le poids des maux.
 
 
Pauline Salaün est chargée de l’égalité femmes hommes au Département. Un domaine qui recouvre évidemment les violences dans le couple. Et leur impact sur les enfants.
 
« La question des violences conjugales est une compétence qui revient à l’Etat. Mais le Département est concerné. Les 22 centres départementaux d’action sociale comptent cinq conseillères et conseillers conjugaux répartis dans toute l’Ille-et-Vilaine, formés à la question de la violence dans le couple. Ce sont des soutiens pour quelqu’un qui sentirait le besoin d’en parler ou pour aider les victimes à construire un projet de départ. 
Les enfants sont les victimes collatérales de la violence conjugale. Les travailleurs sociaux qui agissent auprès des familles sont là pour les protéger. Le dernier plan de lutte contre les violences faites aux enfants estimait que 83 % des femmes ayant appelé le 39 19 étaient mères de famille. 143 000 enfants vivent dans une famille touchée par les violences conjugales. Une étude réalisée par le Département de Seine-Saint-Denis révèle que 30 % des « informations préoccupantes » (signalements) reçus comportent des faits de violences conjugales. Les deux sujets sont souvent liés. En Ille-et-Vilaine, des réseaux institutionnels existent, portés ou soutenus par la collectivité : gendarmerie, Education nationale, Caf, associations ou encore CHU  ont mis en place des rencontres pour partager leurs pratiques et se former.
 

Violence de genre

La Convention du Conseil de l’Europe, dite « d’Istanbul », ratifiée par la France, reconnaît la violence domestique comme l’une des formes de ce qu’on appelle la violence de genre. Un terme un peu à la mode, parfois polémique, mais qui dit bien que les femmes et les filles sont exposées à un risque plus élevé de harcèlement sexuel, de violence domestique, d’agression sexuelle, de viol... Il ne s’agit pas seulement d’une affaire privée entre deux personnes. C’est la conséquence des rapports de pouvoir inégal entre les femmes et les hommes dans de nombreux domaines.  Le temps où les hommes étaient considérés comme les « chefs de famille » et les femmes comme leur propriété n’est pas si lointain. Les femmes n’ont le droit d’ouvrir seules un compte bancaire que depuis 1965.  Le viol conjugal n’a été reconnu qu’en 1990. Ce passé structure encore les relations entre hommes et femmes. En 2017, 88 % des cas de violence au sein d’un couple enregistrées par les services de police et de gendarmerie le sont à l’encontre des femmes.


Solutions d’urgence

Dans les situations d’urgence et de danger imminent, il faut composer le 17 (Police secours). Une solution d’hébergement temporaire peut être proposée par le Service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO)  d’Ille-et-Vilaine. On peut composer le 39 19, le numéro d’écoute national ou joindre la plateforme départementale, au 02 99 54 44 88. Elle permet de trouver des solutions en urgence ou oriente ses interlocuteurs en toute confidentialité vers les services qui peuvent les aider. »

Pauline Salaün, chargée de l’égalité femmes hommes au Département

NB : Article prolongeant celui publié dans le magazine Nous, Vous, Ille n°127